Précédées d’intrigues et de manigances qui ont effectivement eu lieu, les théories du complot naviguent entre le délire et le plausible, l’insensé et le réel, si bien que de nombreux experts les prennent au sérieux.
constitue le facteur national déterminant, selon M. Uscinski. Si les républicains sont au pouvoir, les thèses conspirationnistes se focalisent sur l’hégémonie des grandes entreprises. Quand les démocrates règnent, les soupçons se portent sur l’emprise du communisme et des instances dirigeantes à l’international.
Rentable, le conspirationnisme? De nos jours, grâce à Internet et aux médias sociaux, les conspirationnistes se déchaînent-ils plus que jamais? Non, rétorque M. Uscinski. Les théories du complot accuseraient plutôt un repli. Mais l’étude de MM. Uscinski et Parent se fonde principalement sur la presse écrite. Or, ce n’est plus dans ce corpus que fourmillent les thèses du complot. Elles ont migré vers les médias sociaux et le Web, explique Jesse Walker, auteur de The United States of Paranoia: A Conspiracy Theory. Une chose est sûre, selon M. Walker, Internet a métamor-
phosé les modes de production et de diffusion des théories complotistes. Et le Web a fait de ces mouvances des entreprises florissantes, soutient M. Fillion. Des orateurs comme Alex Jones, Glenn Beck et Jesse Ventura font de nombreux adeptes. Fort de 1,3 milliard de visionnements sur YouTube depuis 2008, ajoute M. Fillion, Alex Jones (sur son site Web Infowars) talonne CNN, qui enregistre 1,9 milliard de visionnements depuis 2005. Et M. Jones, qui récolte des redevances publicitaires, vend divers produits, notamment des trousses pour ceux qui veulent se détacher du monde et vivre hors réseau. Autre effet d’Internet : naguère, les propos conspirationnistes
restaient cantonnés dans leurs groupes respectifs; à présent, ils essaiment et se croisent, indique M. Walker. Les reptiliens ont
investi les Illuminati qui fomentent le Nouvel Ordre mondial par l’intermédiaire du groupe Bilderberg et de la Commission trilatérale. Les théories du complot naviguent entre le délire et le plau-
sible, entre l’insensé et le réel. De sorte que de nombreux experts les prennent au sérieux. L’histoire regorge d’intrigues et de manigances, ce qui peut rendre crédibles les thèses conspira- tionnistes. Pensons à l’assassinat de Jules César, à la destruction du Reichstag par Hitler en 1933, au drame des camps de concen- tration. Pourquoi rejeter l’idée voulant que Lincoln et Kennedy aient été victimes de complots qu’on aurait cherché à cacher?
Vigilance de rigueur Les théories du complot sont souvent assimilées à la paranoïa et à l’irrationalité. Mais M. Dentith s’insurge. Tout citoyen qui s’intéresse à l’histoire et à la politique est en droit de postuler, primo, qu’un complot peut être fomenté quelque part en haut lieu; secundo, que l’État, les entreprises et les institutions influentes ont de lourds antécédents en la matière. M. Uscinski abonde dans le même sens. Cherchez la raison d’être de la démocratie et du régime électoral, et vous trouverez la méfiance qu’inspirent les chefs d’État inamovibles. Le projet MKUltra de la CIA, qui a vraiment existé, peut donner à penser que la National Security Agency (NSA) espionne sans vergogne les Américains, comme l’indiquent les milliers de documents secrets diffusés par le lanceur d’alerte Edward Snowden. Selon une étude, il vous suffit d’avoir cliqué 227 fois sur le bouton « J’aime » pour que Facebook en sache plus sur vous que votre conjoint. Au-delà de la théorie des puis- santes cabales, les auteurs de l’étude font valoir que cerner le profil des internautes permet de les manipuler à loisir. D’ailleurs, MM. Uscinski et Parent font état d’une autre thèse
conspirationniste : la plateforme Facebook aurait été créée et financée par de discrets organismes américains, déterminés à réunir et à centraliser le plus de renseignements personnels possible sur chacun. Or, Facebook n’est qu’un des rouages d’un immense mécanisme en expansion. Après le virage vers l’Internet des objets, les dispositifs-espions se multiplieront, sur votre réfri- gérateur, dans votre voiture, sur votre chaîne stéréo. Conspiration ou paranoïa, il tombe sous le sens que si des
acolytes malveillants mettaient la main sur cette mine de ren- seignements, ils disposeraient de formidables pouvoirs de manipulation et de coercition. Nicolas Fillion a raison. Les théories du complot n’ont rien
d’irrationnel ou d’absurde, sur le fond. Pour lui, il est même sage d’envisager que machinations et manigances se déroulent en coulisses. À l’ère du contrôle et de la surveillance, une saine dose de méfiance et de vigilance semble de rigueur.
YAN BARCELO est journaliste pigiste dans la région de Montréal. SEPTEMBRE 2017 | CPA MAGAZINE | 43
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