Rodolphe Marcotte
Grand Prix Plume dʼagence 2009
Les escaliers mécaniques lʼemmènent vers le quai,
Un de plus. Le pauvre type égrène son blabla
direction Nation. Ça grince, ça couine, ça crisse, ça
quotidien, récite la météo. Même pas sûr quʼil
gémit. Cʼest bientôt le quai, les marches mouvantes
change son refrain dʼun jour sur lʼautre. En tout
se font de moins en moins élevées, et Marie se
cas, il raconte un tas de conneries, là, rien quʼà
prépare à faire un pas vers lʼimmobilité. Le quai. La
la lourdeur de lʼair je sais quʼil va continuer à
canne blanche de Marie glisse, rencontre les petites
pleuvoir, en plus il fait chaud, beaucoup trop
bosselettes lui indiquant la bordure. Marie sʼarrête et
chaud pour un mois dʼavril, cʼest sûr, ça va péter
attend. Elle essaie de se repérer dans lʼespace, les
encore plus fort.
sons et les odeurs lui permettent de voir aussi bien
que nʼimporte qui. Mieux, même, se dit-elle parfois.
Station suivante : Stalingrad. Marie hésite à
Lʼodeur, le son de la voix, nʼest-ce pas plus important
descendre. La sonnerie de fermeture des portes
pour connaître quelquʼun que la couleur de ses
retentit, elle a pris sa décision : elle va sortir.
chaussures ?
Mais elle croise un parfum qui rentre dans le
Un type est assis derrière elle, qui attend le métro lui
wagon. Cette odeur… Cʼest peut-être lui… Elle
aussi. Son parfum de supermarché laisse un effluve
se ravise. Les battements de son cœur
de vulgarité. Marie ne peut sʼempêcher de sʼimaginer
sʼaccélèrent. Cʼest peut-être bien lui… Il faut que
son apparence.
je me calme, que je recouvre mes esprits.
Entre trente et trente-cinq ans. Il porte un costume
Excitée comme je suis, je nʼarriverais pas à me
sombre trop grand, trop large, il pue lʼaprès-rasage, il
faire une idée. Cette odeur de rose ! Cʼest lui ?
est donc rasé de trop près, il a la cravate bien serrée,
Le métro a redémarré, repris sa course vers le
bien rouge ou bien bleue mais bien serrée, sûrement
grand Est parisien. Marie réussit à se calmer.
une grosse montre au poignet droit et une gourmette
Elle se concentre, dilate ses narines. Elle se
en argent au poignet gauche. Ses chaussures doivent
rapproche. Elle sait bien quʼelle nʼest pas
être trop vieilles mais bien cirées, sans doute même
discrète. Elle sʼen fiche. Elle touche presque
quʼelles baillent et quʼelles brillent à la fois. Un VRP,
lʼinconnu qui vient dʼentrer dans le wagon. Une
ou quelque chose dans le genre, à tous les coups.
odeur de rose…
Marie a une moue de dégoût.
Son émotion redescend dʼun cran. Ce nʼest pas
Vrombissements à la fois rauques et grinçants.
lui. Cʼest un parfum féminin, tout ce quʼil y a de
Crissements de pneu, ça pue le brûlé, frottements de
plus classique. Ce nʼest pas lui, ce doit être une
métal, ça sent les étincelles,souffles chauds : le métro
jeune femme, la petite trentaine, une
arrive. Marie entre dans un wagon, nʼessaie même
adulescente, comme on dit, une jeune femme
pas dʼaller sʼasseoir. Elle sʼaccroche au triple poteau
qui sʼhabille comme une enfant. Parfum à la
central et se concentre pour entendre et sentir
rose, stick à lèvres à la fraise, elle doit se
lʼambiance du wagon. Pas beaucoup de monde. Trois
badigeonner la chatte à la vanille…
ou quatre étudiants qui sèchent sûrement les cours :
ils parlent de leurs profs, ils rient à des blagues qui ne
Marie est à la fois déçue et rassurée. Quʼaurait-
sont pas drôles, ils ont la surexcitation des ados qui
elle fait si çʼavait été lui ?
transgressent de petites lois avec des airs de grands
Station suivante : Jaurès. Marie, cette fois,
bandits. Il y a aussi une vieille dame, assise tout près
nʼhésite pas. Elle descend. Sur le quai, les
de moi, elle sent la solitude à plein nez, la poussière,
voyageurs se pressent, se bousculent, cʼest la
un peu le graillon et les croquettes pour chat. Un autre
lutte entre ceux qui veulent entrer et ceux qui
type qui est resté debout, appuyé contre la porte, face
veulent sortir. Marie joue un peu des coudes,
à moi : il sent la saleté masquée par le savon de la
balance sa canne, feignant la maladresse, elle
SNCF. Celui-là a sûrement passé la nuit dehors, il
écarte de son chemin les jambes encombrantes.
essaie de sauver les apparences… Mais à tous les
Enfin sur lʼescalier mécanique, se laisse
coups cʼest un cloche.
descendre vers la rue. Dehors, la pluie nʼa pas
cessé de tomber. Marie, un peu perdue, est
Le métro démarre.
maintenant accoudée sur le rebord au-dessus
—Mʼsieurs Dames, je mʼexcuse de vous déranger
du canal Saint Martin. Elle attend. Son regard
pendant votre voyage… Et voilà, pense Marie.
inutile flotte, semble suivre le cours tranquille
des eaux mortes du canal. Il pleut. Elle attend.
Un parfum à lʼodeur de rose ?
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